« D’un côté, un monde se meurt, saigné à blanc par notre faute, bien que peu de gens dans les rangs des Magisters le reconnaissent de bon gré. Ils auraient trop peur de se faire lyncher. Les forêts dépérissent, les récoltes s’amenuisent, les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient. Les animaux mutent et d’étranges créatures apparaissent. Quant aux hommes… Qui aurait cru que nous soyons si dépendants de notre environnement ? Nous sommes capables de tellement de choses ! Nous creusons des canaux, nous faisons pousser des plantes, nous élevons des animaux, nous étions, le pensions-nous, les maîtres de la nature… Quel cuisant échec que le nôtre !

De l’autre, un monde naît, luxuriant, sauvage, abondant. On ne doit sa découverte qu’à un funeste hasard et s’y rendre est plus aléatoire qu’affronter les flots tumultueux de la Mer Désespérée. L’Altro Mondo est une promesse de survie, une seconde chance, le bout lumineux d’un tunnel obscur. Mais il n’est pas encore conquis. L’Altro Mondo doit encore être dompté, et cela pose question. Devons-nous apprendre de nos erreurs ? Serons-nous capables de nous mesurer dans notre expansion ? En tout cas, la tâche sera rude. Les Passages ne sont pas de simples portes et ne fonctionnent pas toujours selon notre bon vouloir. Envoyer quelqu’un de l’autre côté, c’est signer son arrêt de mort, dans l’espoir qu’un jour, nous puissions trouver dans l’au-delà la rédemption de nos péchés. »

- Extrait du journal intime d’un Magister retrouvé mort dans la jungle de l’Altro Mondo.

 

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Trouvez ci-dessous un aperçu de cet autre monde sortie des rouages des cerveaux des auteurs du Studio09.



Altro Mondo - Article n°1 - Une nouvelle :


UN MONDE CRUEL

 

 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

-  « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

-  « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

-  « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

-  « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.
-  « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.
-  « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.
-  « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.
-  « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre.« Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

Auteur : Pierre Zaslavsky

Illustrateur : Yann Thomas


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

Altro Mondo - Article n°2 - présentation du jeu 1/3 :

 

Le background

 

 

 

Bienvenue

Bienvenue dans les terres des baronnies !
Bienvenue dans un monde exsangue et à l'agonie.
Bienvenue dans un lieu où règne une ligue des magisters, la Magna Ligua Magister, toute puissante, qui décide de tout mais n'est officiellement responsable de rien.
Bienvenue dans un monde où la noblesse est réduite à prendre les armes et mourir à la guerre… et à comploter dans l'ombre.
Bienvenue dans un monde où les seuls choix qui vous sont donnés sont des choix imposés.

Après plus de deux cents cycles de guerre civile, les terres des baronnies sont exsangues. Les troubles et les combats ont provoqué la destruction ou l'épuisement de pratiquement toutes les ressources naturelles de terres autrefois riches et généreuses. Il est considéré comme de bon augure de voir un oiseau dans le ciel et cela n'arrive pas tous les cycles… même aujourd'hui, cinquante cycles après la fin de la guerre.

En plus d'avoir épuisé la terre, les guerres menées au nom d'un trône depuis longtemps disparu ont provoqué la chute définitive de la noblesse d’antan dont seuls quatre Hauts-barons sont les derniers dépositaires. Ce ne sont pas les quelques seigneurs et leurs chevaliers, derniers grands propriétaires aujourd'hui entièrement dédiés à la guerre, qui permettent d’espérer revoir l'âge d'or du Prince Armand.

Le reste de la population a vu mourir ses enfants dans les flammes ou dans les privations. Des groupes entiers ont tout simplement fondu comme neige au soleil. Les villages se sont regroupés pour survivre et les artisans d'avant ne sont plus aujourd'hui que des manutentionnaires. Qui a besoin de luxe et de raffinement quand tout manque ?

Un groupe a néanmoins profité de la période noire des baronnies, ce sont les magisters. En deux siècles, ils sont devenus les uniques dépositaires du savoir, de tout le savoir ! Les magisters construisent les machines, soignent, gèrent les biens, fabriquent les armes les plus puissantes et, surtout, sont les seuls maîtres des Lacrima Mundi, les larmes comme le peuple les appelle.
Ces créations issues des ateliers des technomagisters sont la seule source de pouvoir, de puissance et d'énergie autre que ce qui peut brûler dans les feux et les forges. Les larmes sont les gemmes qui permettent de construire les puissantes machines de guerre, d'actionner des mécanismes titanesques voire de faire fonctionner les mines. Les larmes, chargées de l'énergie du vivant, permettent tout cela mais au prix de l'énergie fondamentale, l'énergie du vivant elle-même. En deux cents cycles, la Magna Ligua Magister, la grande ligue des magisters, et ses Minor Ligua Magister, ses ligues de technomagisters, de cognomagisters, de curatomagisters et d'extractomagisters ont mis au pas la société des baronnies sans jamais assumer officiellement le pouvoir.

La guerre finie, l'énergie est venue à manquer et les magisters ont porté l'attention de l'Assemblée des Hauts-Barons vers l'est et les terres au-delà de la chaîne des glaces. Ces terres présumées fertiles et riches car aux mains de peuplades archaïques, les Estiens ou maraudeurs de l'Est comme on les appelle souvent, semblaient être un fruit mûr si facile à cueillir pour nourrir des baronnies à l'agonie… Mais les Estiens ne se laissent pas faire et la guerre si facile est devenue un bourbier qui demande encore plus d'hommes et de larmes… pour une campagne rapide qui dure finalement depuis quatre cycles.

De plus, d'étranges signes apparaissent ça et là, là où la Grisaille, le symptôme de la mort du vivant, s'est installée. Certaines zones des baronnies deviennent incultivables, les nuits commencent à s'allonger alors que la période des moissons n'est pas encore arrivée. D’aucuns parlent aussi de bruits et de raclements sortis du plus noir de la nuit. Et puis il y a ces personnes qui disparaissent sans laisser de traces … ou des flots de sang.

Mais les magisters n'en ont cure car ils travaillent sur une solution à tous leurs problèmes : le Passage ! Une voie ouverte entre les baronnies et l'Altro Mondo, un autre plan d'existence avec ses richesses à portée de main, un monde à conquérir et qui leur assurera la suprématie ici et là-bas. C'est cet autre monde qui vous tend les bras… et si vous n'êtes pas volontaire pour un voyage sans retour, ne vous inquiétez pas, un cognomagister vous désignera comme tel.

Respirez à fond, le voyage vers l'inconnu commence !

Auteur : Romuald Finet

Illustrateur : Zhy

 


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

Altro Mondo - Article n°3 - présentation du jeu 2/3 :


LE MED PUNK

 

 



Le Med punk, de son vrai nom Médiéval Punk, est un cocktail à base de médiéval, de technologie complexe et de grands bouleversements sociaux qui couvent.

Imaginez une société figée dans un modèle qui ne laisse aucun choix à l'individu, une société pas très éloignée de 1984 mais qui en est toujours à une organisation médiévale avec ses maîtres, ses serfs et ses bourgeois. C'est une société où les possibilités d'avancement en dehors de sa caste sont faibles, voire inexistantes la plupart du temps. Les ligues des magisters contrôlent tout et surtout leurs membres. L'équilibre des pouvoirs n'est même plus fluctuant mais prisonnier d'un fonctionnement que rien ni personne n'oserait mettre en cause, tout du moins jusqu'à présent… Ici, même le savoir historique est dans les mains exclusives de la Magna Ligua Magister à travers la Minor Ligua Magister des cognomagisters, véritable encyclopédies vivantes au savoir uniquement théorique. L'Histoire elle-même a donc été remodelée pour servir de plus grands intérêts que la Vérité.

Imaginez un univers où les grandes sources de bouleversements technologiques n'ont pas vu le jour faute de matières premières ! Imaginez un monde sans charbon, sans pétrole, sans énergie abondante et bon marché. Ici, pas de révolution industrielle, pas de grands changements technologiques, pas de bouleversements de la société induits, rien de tout cela. Dans les baronnies, le bois sert au chauffage et à la production d'énergie. On retrouve parfois un peu d'huile pour l'éclairage mais c'est un produit rare et cher, surtout quand on s'éloigne des zones de production.
Par contre, face à cette absence d'énergie, les technologies n'ont pas arrêté de progresser sous la coupe exclusive de la Magna Ligua Magister, la grande ligue des mages, et surtout de la Minor Ligua Magister des technomagisters, seuls détenteurs du savoir technique. Tout ce que la mécanique basique est capable de faire, les technomagisters l'ont inventé. Ici, les mines sont creusées grâce à de puissantes machines complexes qui permettent de comprimer un liquide afin de provoquer des impacts brisant la roche… à la force du poignet ! Les armures ont des systèmes de bouclier intégré qui peuvent se mettre en place en actionnant quelques manivelles. Les arbalètes sont, de base, à répétition avec encochage automatique des carreaux suivants. Mais si leurs utilisateurs sont formés, seuls les technomagisters et quelques artisans triés sur le volet savent les construire, les réparer et surtout les entretenir !

Imaginez un monde sans magie. Ici, pas de grandes envolées magiques, pas d'effets issus des mains des technomagisters, mais une « magie » simple incarnée dans sa plus pure expression : la technologie de Larmes. Dans les baronnies, toute énergie « magique » est issue de l'énergie du vivant. C'est de la vie que vient la puissance et de nulle part ailleurs. Il faut donc extraire cette puissance des êtres vivants et c'est le rôle exclusif des extractomagisters. C'est donc une puissance rare, aux mains d'un petit groupe d'élus, et surtout carnassière car il faut nourrir cette puissance avec la vie elle-même. Ce ne sera pas sans conséquences… Et ces Larmes d'énergie ne pourront être utilisées qu'au travers des technologies des technomagisters, donc ne vous attendez pas à des sorciers faisant des tours de passe-passe. Ici la « magie » c'est une technologie comme une autre… et les charges « magiques » ne sont que des gemmes chargées de l'énergie extraite du vivant et dont la forme rappelle les larmes de la vie. Comme chacune ne peut contenir qu'une charge provenant d'une seule source, elles sont utilisées avec parcimonie, surtout les plus puissantes. La moindre erreur et la charge destinée à un tir de canon transforme celui-ci en un piège mortel pour ses opérateurs.

Maintenant, imaginez un événement majeur. Un événement tellement puissant qu'il va remettre en cause toute la société des baronnies, ses choix, ses croyances, ses connaissances, ses certitudes… Imaginez un Passage vers un autre plan, un chemin qui mène à un monde où tout peut être recommencé, où tout peut être façonné à nouveau, où les erreurs seront effacées … C'est tentant, non ? Mais ça l'est pour tout le monde ...

Auteur : Romuald Finet

Illustrateur : Yann Thomas

 


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

Altro Mondo - Article n°4 - présentation du jeu 3/3 :

 

D6 OF BARONNIES

 

 



Le D6 System est une adaptation de l'Open D6, édité à l'origine par West End Games. Celui-ci a connu un grand succès à partir de 1987, date à laquelle il a été créé pour le jeu de rôle de La Guerre des Étoiles, avant d'être décliné dans différentes versions. En 2010, le Studio 09 a compilé, traduit et complété les meilleurs textes de lOpen D6 donnant lieu au D6 Intégral. Le D6 System, publié en 2012 par les XII Singes, en est le prolongement. Conçu par la même équipe, il reprend les grandes bases du système D6 Intégral. Il lui est entièrement compatible. Outre une nouvelle présentation, le D6 System s'enrichit de nouvelles règles vous permettant de couvrir toujours plus de situations, d'imaginer toujours plus de nouvelles aventures.

 

Le D6 System, comme son nom l'indique, utilise des dés classiques à six faces. Il est simple et rapide à mettre en place. Appuyé sur une base solide et éprouvée, le système offre une grande modularité. Nous essaierons d'en tirer partie au mieux pour vous proposer des règles spécifiques à l'univers d'Altro Mondo et renforcer ainsi l'expérience de jeu.

 

Auteur : Cédric B.

Illustrateur : Yann Thomas

 


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

Altro Mondo - Article n°5 - Une nouvelle :


LA FIN

 

 

Reynhart ne regardait même plus l'horizon. Il n'en avait plus besoin ni envie. Rien qu'à voir la réaction des quelques villageois rassemblés sur le port, il savait. Il savait que la flottille de pêche de Basse-Fosse avait arboré le pavillon noir, symbole d'une pêche ratée. Flottille… Le mot était fort pour parler des trois derniers navires en état de prendre la mer. Et encore, ils le pouvaient parce que le vieux Grinbald y avait jeté un œil, violant plusieurs lois des technomagisters. Si ça venait à leurs oreilles, le vieil homme serait « emmené » vers une destination inconnue mais à coup sûr sans retour. Il fallait pourtant bien que quelqu'un essaie quelque chose ! Avec des navires rafistolés, le village avait encore une chance de passer la saison des tempêtes qui arrivait de plus en plus tôt, cycle après cycle. Voilà des cycles que plus aucun technomagister n'était venu faire la maintenance des navires et de leur technologie sensée aider la pêche et augmenter le nombre de prises. Saleté de technologie ! Avant, il paraît qu'un marin pouvait prendre vingt fois son poids en poisson en une journée avec quelques fils et du savoir-faire. Aujourd'hui, on pouvait en prendre cent fois mais plus personne ne pouvait réparer les capturateurs installés sur les bateaux.

En plus, quel intérêt de pouvoir pêcher plus de poisson que la mer Désespérée n'en contenait ? Si un navire rentrait avec de quoi nourrir la communauté pendant une semaine, c'était jour de fête ! Depuis des cycles, il n'y avait plus eu de fête à Basse-Fosse. La mer s'était tarie, comme le ventre d'une vieille femme. La fin de l'époque fastueuse avait emmené avec elle les forces vives du village. Les jeunes, quand ils n'étaient pas recrutés pour la guerre, partaient tenter leur chance à D'zéta, la capitale. Il paraissait que là-bas on pouvait manger à sa faim si on n'était pas manchot. Il paraissait… Mais vu que personne n'était jamais revenu au village, il continuait à paraître…

De toutes manières, les quatre familles encore présentes dans Basse-Fosse n'étaient plus composées que de vieillards ou d'impotents. Aah ! Il y avait bien le jeune Eugène, le seul jeunot du coin. Il y a un cycle de ça, il avait tenté l'aventure avec les derniers vrais pêcheurs et avaient osé s'aventurer au-delà de la limite de pêche. Sans hésiter, leur bateau s'était élancé au-delà de l'horizon, en direction des chutes du Destin, de la fin du monde connu. Là aussi, des légendes parlaient d'endroits où il suffisait de se pencher au-dessus du bastingage pour qu'un poisson vienne s'échouer dans votre main ! Des racontars de bonne femme ! Vu que personne n'était revenu des chutes du Destin, comment quelqu'un aurait pu savoir quoi que ce soit sur ce lieu « merveilleux » ?

Il y avait aussi d'autres histoires, plus angoissantes, plus noires. Des histoires de marins qui disparaissaient de leur navire, attaqués durant la nuit alors qu'ils effectuaient leur ronde sur le pont. Des histoires pour faire peur aux enfants et que les marins rejetaient en rigolant, ce qui ne les empêchait pas de rester bien sagement dans les limites de pêche habituelles. On parlait aussi d'immenses créatures, de poissons géants capables de gober un bateau en une seule fois. Mais là encore, pas de témoin.

Bref, Eugène était parti… et revenu, quelques jours plus tard, rejeté sur la côté, accroché aux débris de son bateau. Depuis ce jour, il ne parlait plus et passait tout son temps les yeux dans le vague, mort mais vivant. C'était les nuits qu'il s'exprimait. Toutes les nuits. On l'entendait d'un bout à l'autre du village se mettre à hurler, se débattre comme s'il était attaqué par un monstre dans son sommeil. Entre deux cris, on pouvait distinguer des sanglots, comme ceux d'un enfant apeuré. Quoi qu'il ait souffert au large, son esprit n'y avait pas résisté et c'est ainsi qu'il rythmait les nuits de Basse-Fosse. Malgré le bruit, personne n'avait jamais osé lui poser de questions ni se plaindre. Il avait risqué sa vie pour le village, on lui devait bien de prendre soin de lui jusqu'à la fin.

De toutes manière, lors du prochain passage d'un extractomagister pour la Taille ou d'un cognomagister pour une quelconque étude, le sort du village ne ferait pas un pli. Il était connu de tous que plusieurs villages avaient été abandonnés par leurs habitants sur ordre des magisters pour que les populations soient rassemblées dans les lieux où leur survie, ou plutôt leur productivité, était assurée. La moitié des communautés de pêcheurs avaient disparu en une dizaine de cycles et le mouvement s'accélérait. Il ne resterait plus alors aux bas-fossiens qu'à rassembler leurs maigres affaires et accepter de partir travailler dans un des centres de pêche mis en place par la Magna ligua magister.

La dernière Taille n'avait rapporté que trois larmes rouges, et encore, au prix de privations pendant un cycle. On était bien loin des cinq bleues de la belle époque des anciens ! La mer Désespérée n'avait jamais aussi bien porté son nom.

Reynhart regarda une dernière fois l'océan. Son baluchon était prêt. Il avait déjà pris sa décision et le pavillon noir n'avait fait que le renforcer. Malgré ses 37 cycles, il était encore un homme vigoureux et un de ses cousins lui avait parlé d'un noble qui recrutait et payait bien. Un certain seigneur Almond. Il s’apprêtait à repartir en campagne dans l'Est et recherchait des hommes pour ses phalanges. Reynhart avait le nom d'un estaminet de D'zéta où il pouvait rencontrer un sergent recruteur du seigneur Almond. Sans un mot, il s'empara de son sac et pris la route de l'Est...

Auteur : Romuald Finet

Illustrateur : Zhy

 


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

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