Altro Mondo - Article n°1 - Une nouvelle :


UN MONDE CRUEL

 

 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

-  « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

-  « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

-  « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

-  « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.
-  « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.
-  « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.
-  « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.
-  « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre.« Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

Auteur : Pierre Zaslavsky

Illustrateur : Yann Thomas


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

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