Altro Mondo - Article n°5 - Une nouvelle :


LA FIN

 

 

Reynhart ne regardait même plus l'horizon. Il n'en avait plus besoin ni envie. Rien qu'à voir la réaction des quelques villageois rassemblés sur le port, il savait. Il savait que la flottille de pêche de Basse-Fosse avait arboré le pavillon noir, symbole d'une pêche ratée. Flottille… Le mot était fort pour parler des trois derniers navires en état de prendre la mer. Et encore, ils le pouvaient parce que le vieux Grinbald y avait jeté un œil, violant plusieurs lois des technomagisters. Si ça venait à leurs oreilles, le vieil homme serait « emmené » vers une destination inconnue mais à coup sûr sans retour. Il fallait pourtant bien que quelqu'un essaie quelque chose ! Avec des navires rafistolés, le village avait encore une chance de passer la saison des tempêtes qui arrivait de plus en plus tôt, cycle après cycle. Voilà des cycles que plus aucun technomagister n'était venu faire la maintenance des navires et de leur technologie sensée aider la pêche et augmenter le nombre de prises. Saleté de technologie ! Avant, il paraît qu'un marin pouvait prendre vingt fois son poids en poisson en une journée avec quelques fils et du savoir-faire. Aujourd'hui, on pouvait en prendre cent fois mais plus personne ne pouvait réparer les capturateurs installés sur les bateaux.

En plus, quel intérêt de pouvoir pêcher plus de poisson que la mer Désespérée n'en contenait ? Si un navire rentrait avec de quoi nourrir la communauté pendant une semaine, c'était jour de fête ! Depuis des cycles, il n'y avait plus eu de fête à Basse-Fosse. La mer s'était tarie, comme le ventre d'une vieille femme. La fin de l'époque fastueuse avait emmené avec elle les forces vives du village. Les jeunes, quand ils n'étaient pas recrutés pour la guerre, partaient tenter leur chance à D'zéta, la capitale. Il paraissait que là-bas on pouvait manger à sa faim si on n'était pas manchot. Il paraissait… Mais vu que personne n'était jamais revenu au village, il continuait à paraître…

De toutes manières, les quatre familles encore présentes dans Basse-Fosse n'étaient plus composées que de vieillards ou d'impotents. Aah ! Il y avait bien le jeune Eugène, le seul jeunot du coin. Il y a un cycle de ça, il avait tenté l'aventure avec les derniers vrais pêcheurs et avaient osé s'aventurer au-delà de la limite de pêche. Sans hésiter, leur bateau s'était élancé au-delà de l'horizon, en direction des chutes du Destin, de la fin du monde connu. Là aussi, des légendes parlaient d'endroits où il suffisait de se pencher au-dessus du bastingage pour qu'un poisson vienne s'échouer dans votre main ! Des racontars de bonne femme ! Vu que personne n'était revenu des chutes du Destin, comment quelqu'un aurait pu savoir quoi que ce soit sur ce lieu « merveilleux » ?

Il y avait aussi d'autres histoires, plus angoissantes, plus noires. Des histoires de marins qui disparaissaient de leur navire, attaqués durant la nuit alors qu'ils effectuaient leur ronde sur le pont. Des histoires pour faire peur aux enfants et que les marins rejetaient en rigolant, ce qui ne les empêchait pas de rester bien sagement dans les limites de pêche habituelles. On parlait aussi d'immenses créatures, de poissons géants capables de gober un bateau en une seule fois. Mais là encore, pas de témoin.

Bref, Eugène était parti… et revenu, quelques jours plus tard, rejeté sur la côté, accroché aux débris de son bateau. Depuis ce jour, il ne parlait plus et passait tout son temps les yeux dans le vague, mort mais vivant. C'était les nuits qu'il s'exprimait. Toutes les nuits. On l'entendait d'un bout à l'autre du village se mettre à hurler, se débattre comme s'il était attaqué par un monstre dans son sommeil. Entre deux cris, on pouvait distinguer des sanglots, comme ceux d'un enfant apeuré. Quoi qu'il ait souffert au large, son esprit n'y avait pas résisté et c'est ainsi qu'il rythmait les nuits de Basse-Fosse. Malgré le bruit, personne n'avait jamais osé lui poser de questions ni se plaindre. Il avait risqué sa vie pour le village, on lui devait bien de prendre soin de lui jusqu'à la fin.

De toutes manière, lors du prochain passage d'un extractomagister pour la Taille ou d'un cognomagister pour une quelconque étude, le sort du village ne ferait pas un pli. Il était connu de tous que plusieurs villages avaient été abandonnés par leurs habitants sur ordre des magisters pour que les populations soient rassemblées dans les lieux où leur survie, ou plutôt leur productivité, était assurée. La moitié des communautés de pêcheurs avaient disparu en une dizaine de cycles et le mouvement s'accélérait. Il ne resterait plus alors aux bas-fossiens qu'à rassembler leurs maigres affaires et accepter de partir travailler dans un des centres de pêche mis en place par la Magna ligua magister.

La dernière Taille n'avait rapporté que trois larmes rouges, et encore, au prix de privations pendant un cycle. On était bien loin des cinq bleues de la belle époque des anciens ! La mer Désespérée n'avait jamais aussi bien porté son nom.

Reynhart regarda une dernière fois l'océan. Son baluchon était prêt. Il avait déjà pris sa décision et le pavillon noir n'avait fait que le renforcer. Malgré ses 37 cycles, il était encore un homme vigoureux et un de ses cousins lui avait parlé d'un noble qui recrutait et payait bien. Un certain seigneur Almond. Il s’apprêtait à repartir en campagne dans l'Est et recherchait des hommes pour ses phalanges. Reynhart avait le nom d'un estaminet de D'zéta où il pouvait rencontrer un sergent recruteur du seigneur Almond. Sans un mot, il s'empara de son sac et pris la route de l'Est...

Auteur : Romuald Finet

Illustrateur : Zhy

 


 

 

Le chevalier Almond parcourait à grands pas le long couloir le menant vers la chambre de son vieux conseiller, Ereficius. Ce dernier avait attrapé la mal-mort et n’avait pas quitté sa couche depuis des semaines. Ses précieux conseils manquaient cruellement.

 

Sans frapper, il entra dans la chambre enténébrée. Une unique bougie brûlait paresseusement, jetant des ombres incertaines et creusant davantage les traits du vieil homme qui peinait à respirer. Il tenta bien de se redresser lorsque le chevalier s’approcha de lui, mais ce dernier l’apaisa en posant sa main ferrée sur son épaule.

 

  • « Calme, mon vieil ami. Tu as encore besoin d’un peu de repos à ce que je vois ! Mais tu vas mieux, c’est bien. Et je ne vais pas te déranger longtemps. »

 

Il mentait bien sûr. Sur toute la ligne. Le vieil homme était à l’agonie. Et Almond voulait des réponses à ses questions quelque soit le temps que cela prendrait.

 

  • « Eref’, il me faut tes conseils pour convaincre les technomagisters de me fournir les armes que je souhaite. Ils m’en demandent un prix exorbitant ! Vingt jeunes hommes et femmes pour, les Vents du Destin seuls savent quelle raison ! J’ai déjà à peine de quoi constituer mes unités ! Ils n’ont aucun sens des priorités : nous sommes en guerre avec les Estiens ! Une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée. Mais nous pourrions les vaincre si j’avais ces armes ! J’en suis certain ! Eref’, dis-moi quoi faire pour les convaincre. »

 

Le vieil homme tourna la tête. Ses yeux jaunes brûlaient de fièvre et ses lèvres étaient atrocement gercées. Son pâle sourire provoqua de nombreux saignements. Il y eut un gargouillis et un pénible raclement de gorge.

 

  • « Seigneur Almond, il faut négocier… Négocier… Jamais arrêter… » Ce n’était qu’un souffle rauque, à peine audible même dans le silence de la chambre. « Toujours… Vouloir… Le prix… Moins forts… Ils sont… Trop de besoins… »

 

Almond serra les dents. Il n’y comprenait rien et n’avait pas envie de perdre son temps à deviner. La patience n’était sûrement pas une vertu dans sa lignée. Il tirailla sur sa barbe pour se retenir de brusquer l’agonisant. Et il s’appliqua à écouter les élucubrations chuchotées.

 

Deux heures plus tard, il sortait de la chambre, le visage sombre. Ereficius n’avait fait que délirer, des mots sans suite, sans raison, sans rien de valable. Si sa carcasse bougeait encore, le vaillant et précieux conseiller était déjà bel et bien mort…

 

Il entra dans la pièce commune. Quatre hommes d’armes se levèrent d’un bloc. Almond fit un vague geste pour leur dire de se rasseoir et lui-même s’avachit sur un siège en bois dur. Une timide servante lui servit en tremblant un vin jaunâtre. De la pisse de bouc sûrement, pensa-t-il. Mais ça serait toujours ça après sa déception.

 

  • « Alors, Monseigneur…? » C’était un jeune et prometteur sergent qui venait de rompre le silence.

  • « Alors, rien… » s’entendit répondre Almond. « Rien parce que la sagesse d’Ereficius n’est plus… » Il se mit à boire à petites gorgées son vin. Pas si mauvais que ça, en fait.

  • « Alors, nous allons devoir donner les jeunes… ? » Cette fois, c’était un vieux soudard, maître des batailles, couturé de cicatrices.

  • « Nous n’avons pas le choix… Mais à quoi servent des armes si je n’ai plus personne pour les porter… » Il fit un geste pour que la servante le serve de nouveau. Ce petit vin suffirait bien à le saouler suffisamment pour ne plus penser aux technomagisters, aux Estiens et à ces fichues armes. Et il rendrait sûrement suffisamment appétissante la jeune servante pour quelques… La jeune servante… Une lueur venait de se faire dans son esprit.

  • « Dites-moi, mais le village de ce vieil Ereficius a toujours été exempté de la Taille, non ? Et cela sur ordre de mon défunt père en récompense pour son quasi-défunt conseiller ? Et une promesse d’un mort envers un mort ne peut lier les vivants, n’est-ce pas... ? » Il connaissait parfaitement les réponses. « Eh bien, je crois qu’il convient de rétablir les choses ! Moi, Chevalier Almond, je lève les exemptions et décide de saisir dès maintenant les jeunesses de ce village ! Rassemblez-moi tous les jeunes gars et filles sur la place. Nous aurons ces armes sans avoir à perdre nos troupes ! Et si j’en amène plus qu’il n’en faut, j’aurais peut-être même du surplus pour nos rangs ! »

 

Déjà ses hommes emmenaient la servante qui hurlait et pleurait. Le chevalier se saisit du pichet. Il ne fallait pas gâcher ce vin. Dehors, sa troupe était à l’œuvre et le silence du petit matin avait laissé place aux cris et aux pleurs. « Pourquoi pleurent-ils donc ? » Almond avala sa dernière gorgée, le regard sombre. « Ils vont servir les si grands intérêts de la Magna ligua magister… »

 

 

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